Qu’est-ce qui fait qu’un livre trouve ses lecteurs ? Est-ce vraiment une affaire de qualité, ou faut-il aussi savoir créer l’envie avant même sa sortie ? Pour creuser cette question, j’ai décidé d’aller interroger ceux qui écrivent, publient, vendent ou font connaître les livres.
Premier échange avec Nicolas Leroux, fondateur de La langue française et auteur d’un premier roman en cours d’écriture.
J’aime entrer dans une librairie sans savoir ce que je viens y chercher, laisser les piles s’accumuler sur ma table de nuit et croire qu’un livre peut me divertir autant que me laisser un peu différente de celle que j’étais en l’ouvrant.
Depuis quelque temps pourtant, mon œil de marketeuse ne peut s’empêcher de s’interroger sur l’évolution et la direction que prend le milieu littéraire. En 2025, le chiffre d’affaires des éditeurs a reculé de 0,6 % et le nombre d’exemplaires vendus de 1,5 %, puis le premier trimestre 2026 a prolongé la tendance avec un recul d’environ 6 % en valeur et de près de 8 % en volume. La mort du livre n’est pas pour demain, mais ces chiffres interrogent alors que le monde de l’édition est en pleine transformation.
BookTok et les créateurs de contenus littéraires ont pris une vraie place dans la prescription, le livre audio et la liseuse ont installé de nouveaux usages, l’autoédition se professionnalise, certains auteurs monétisent leur texte chapitre après chapitre et d’autres construisent une audience avant même d’avoir terminé leur manuscrit.
Depuis quelques semaines, j’ai décidé d’explorer ce terrain plus sérieusement, et plus je creuse, plus une conviction s’installe : il y a énormément de choses à inventer. Comment rendre la lecture plus sexy, plus contemporaine, plus désirable ?
J’ai décidé d’aller voir ceux qui expérimentent déjà, de mener une série d’interviews aux profils très variés et de partager ici ce que j’apprends au fil de mes recherches.
Pour ce premier entretien, je rencontre Nicolas Le Roux, fondateur de La langue française, entrepreneur et futur auteur.
Pourquoi un bon livre ne suffit pas
C’est avec ces questions en tête que j’ai rencontré Nicolas.
Comme souvent sur Substack, tout a commencé par une note où il racontait sa présence à une table ronde organisée autour d’une question : qu’est-ce qui fait le succès d’un livre ?
Forcément, j’ai commenté…
Puis nous avons échangé, avant de nous retrouver en visio pour parler littérature, marketing, maisons d’édition, auteurs, publicité dans les livres et même placement de produit chez les romanciers.
Son profil m’intéressait parce qu’il n’est ni éditeur ni critique. Fondateur du média La langue française et développeur de produits numériques autour des langues (dont Français avec Marcel), il travaille en parallèle dans le marketing et le produit. Il écrit actuellement son premier roman avec, derrière lui, un actif dont rêveraient beaucoup de primo-romanciers : une newsletter d’environ 50 000 abonnés.
Nicolas regarde le livre avec le prisme exact qui m’intéresse : avec suffisamment d’amour pour ne pas le réduire à un produit, mais suffisamment de culture business pour ne pas croire que sa seule qualité suffira à le sauver. L’une des premières phrases qu’il me dit résume tout :
“Tu peux écrire le meilleur livre du monde, je ne suis pas sûr que ça suffise.”
Pour lui, parler de marketing ne revient pas à nier que “ce qui fait le succès d’un livre, c’est le contenu du livre, la qualité intrinsèque du livre.” Mais il ajoute immédiatement une réserve : dans les produits numériques, on peut construire un excellent produit et n’avoir aucun utilisateur faute de distribution ou de visibilité. Inversement, certains produits très moyens rencontrent un marché considérable grâce à leur commercialisation.
C’est la même logique qui s’applique pour les livres, un bon livre ne suffira pas s’il ne parvient pas jusqu’à ses lecteurs.
Nicolas ajoute un autre facteur fondamental : le contexte. Un livre paraît dans une société traversée par des conversations, des peurs, des désirs ou une actualité qui lui donne soudain une résonance particulière.
Un livre ne vit jamais séparé du monde.
L’audience d’un auteur fait-elle découvrir ses livres ?
Nicolas n’est pas sur Substack par hasard. Son roman est en cours d’écriture et il reste prudent (« dans la perspective éventuelle, hypothétique, déjà que je le finisse et que je parvienne à le publier… »), mais il n’a pas envie d’attendre ce jour-là pour exister. Sa newsletter lui permet de parler de langues, de littérature et d’écriture, tout en testant des idées auprès de ses lecteurs.
C’est une stratégie intelligente : créer les conditions de la rencontre avant d’avoir quelque chose à vendre. Sauf qu’au fil de notre échange, une contradiction m’amuse beaucoup. Quand je lui demande comment il découvre ses propres lectures, il me parle d’éditeurs qu’il apprécie, de recommandations de libraires ou de critiques. Je précise ma question : lui est-il déjà arrivé d’acheter le livre d’un auteur parce qu’il suivait ses contenus ?
“Découvrir un auteur comme ça, à travers des publications de l’auteur, ça ne m’est jamais arrivé. Mais une fois que je connais l’auteur et que j’aime bien, je suis l’auteur d’une manière ou d’une autre.”
Nicolas construit donc une audience qui accompagnera peut-être la sortie de son roman, alors que lui-même n’a jamais découvert un auteur de cette façon ! En revanche, une fois séduit, il devient un lecteur boulimique : il enchaîne les livres du même auteur, cherche ses interviews et guette ses sorties.
“Quand on lit tous leurs livres, il y a un peu cette sensation de les connaître. […] Ça crée une espèce de dialogue avec l’auteur que j’aime beaucoup.”
Ce point est important pour tous les auteurs à qui l’on répète de créer une audience. La prise de parole crée de la familiarité et installe un univers. Mais pour la toute première découverte, le lecteur ne cherche-t-il pas une validation extérieure venue d’un ami, d’un libraire, d’un critique ou d’un prix, bref, de quelqu’un qui n’a rien à gagner à la recommandation ?
Pourquoi achète-t-on un livre ?
Quand je lui demande ce qui lui donne envie d’acheter un ouvrage, Nicolas me répond :
« C’est un peu comme la promesse d’un voyage. C’est un peu comme quand tu achètes tes billets pour partir dans un endroit inconnu et que tu as cette excitation de te dire : “Ah, je vais découvrir quelque chose de nouveau.” »
Le désir commence donc bien avant la première page, dans ce que l’on y projette. Si c’est le cas, le rôle du marketing est de donner envie de vivre ce que le livre promet, bien plus que de simplement résumer ce qu’il raconte.
Je pose cette question car depuis quelque temps, je m’interroge aussi sur ce que l’achat d’un livre dit de nous. Dans un article de l’est d’eden, Marie raconte pouvoir dépenser 100 euros en livres sans trop hésiter, alors qu’elle hésite avant de s’acheter un jean à 30 euros, tout en reconnaissant qu’une partie de sa pile à lire resterait probablement non lue, alors que le jean serait certainement très vite porté et rentabilisé.
Peut-être qu’un livre ne promet donc pas seulement une histoire ou une découverte. Il peut aussi nous permettre d’être, ou de nous sentir, quelqu’un qui lit, quelqu’un de curieux, d’ouvert quelqu’un qui appartient à un certain univers.
Chacun a ses propres motivations, qui d’ailleurs peuvent également dépendre du livre lui même, Nicolas parle d’évasion mais je pense aussi à l’image que le livre nous renvoie de nous-mêmes.
C’est bête mais j’aime, par exemple, me dire que j’ai lu Simone de Beauvoir. je ne le crie pas sur tous les toits ; ce n’est pas une question de prétention ou de vantardise. Cela va bien au delà, j’aime simplement ce que cela dit de moi, de la femme que je suis ou que j’aspire à être.
Et j’aime que les réponses à cette question soient variées : la désirabilité d’un livre repose peut-être à la multiplicité de ses promesses.
Le marketing du livre manque-t-il d’imagination ?
Face au traditionnel rouleau compresseur (quatrième de couverture, bandeaux, services de presse), Nicolas me donne le contre-exemple de l’interview d’Ada Walter autour de son roman Shanghai, cinq heures quarante, imaginée par Calmann-Lévy dans le cadre du podcast Post-partum. L’échange utilisait la métaphore de l’accouchement pour raconter la naissance d’un texte.
« Franchement, pour le coup, j’avais été agréablement surpris. […] C’est vraiment trop bien. Et ça permet de mieux savoir ce qui se cache derrière le texte, de découvrir l’autrice. »
Selon Nicolas, la promotion d’un livre dépend des priorités : une grande maison concentre ses moyens sur les titres à fort potentiel, tandis qu’une petite structure, pour qui chaque sortie est vitale, doit faire de la contrainte économique une force créative.
Faut-il désacraliser le livre ?
Je lui propose alors une idée volontairement provocatrice : et si on mettait de la publicité dans les livres ?
Si un auteur indépendant peine à vivre de ses ventes, pourquoi une page de sponsoring ciblée au début ou à la fin d’un livre serait-elle impensable si elle finance son travail ? Ce type de financement est jugé naturel dans un podcast ou une newsletter, mais devient presque blasphématoire dès qu’il s’agit de papier. Nicolas me concède d’ailleurs :
« Ça me choquerait moins, limite, d’avoir une pub sur des livres audio comme dans des podcasts, au milieu de la lecture ou entre deux chapitres. »
Le livre est déjà en train de changer de forme (numérique, audio, autoédition, feuilleton).
Derrière ma provocation se cache une question : la sacralisation du livre protège-t-elle la littérature, ou contribue-t-elle à limiter sa démocratisation face à ceux qui répètent « Moi, je ne suis pas un lecteur » ?
Mais au fond, qu’est-ce qu’un bon livre ?
Après avoir parlé marketing, audience et promotion pendant une bonne partie de notre échange, je lui pose quand même la question qui reste au centre de tout cela : pour lui, qu’est-ce qu’un bon livre ?
Moi, j’aime bien les livres qui ont un centre.
Nicolas parle d’une idée suffisamment forte pour traverser tout le récit sans avoir besoin d’être explicitée à chaque page. Une idée centrale, sous jacente qui n’est jamais vraiment évoquée mais que l’on perçoit tout au long du roman.
Dans son propre roman, c’est le centre qui guide la construction des personnages et de l’histoire. « Quand on a trouvé l’idée principale, le principe directeur de l’histoire, et qu’on analyse un peu tout, c’est assez jouissif.
Le centre permet à la réflexion de fabriquer le roman et non l’inverse.
Comment rendre son propre livre désirable ?
Pour conclure, je lui demande ce qu’il ferait si son manuscrit était prêt et accepté par un éditeur :
“- Imagine que ton roman soit terminé. Qu’un éditeur l’accepte. Qu’il faille maintenant le rendre désirable. Qu’est-ce que tu fais ?”
Nicolas utiliserait évidemment son audience existante (La Langue Française, Substack, LinkedIn). « Ça, c’est le truc un peu classique », me dit-il.
Mais ce qui le passionne, c’est la « méta-littérature » : capturer ses sessions d’écriture, ses recherches, la documentation et raconter la coulisse de la fabrication du roman. Il imagine aussi une soirée de lancement immersive, des jeux d’énigmes ou des expériences numériques autour de l’intrigue.
« Il y a plein de choses à faire autour du livre ! » résume-t-il. « La créativité est infinie. »
Nicolas conclut notre échange en me rappelant qu’en 1985, Dany Laferrière avait fait imprimer à Montréal de simples affiches placardées sur les librairies avec le titre accrocheur de son premier roman : Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer. Le scandale et la curiosité ont fait le reste.
Ce que je retiens de cette heure d’échange, c’est qu’on parle énormément de ce qu’il faut faire pour écrire un livre, pour se faire éditer ou auto éditer mais beaucoup moins de tout ce qu’il est possible d’inventer autour de lui une fois le manuscrit clos. Il me semble pourtant que l’édition n’est que le début du chemin.
Si je fais le parallèle avec le marketing produit, on peut passer une ou plusieurs années de recherche et développement pour sortir un produit mais si on s’arrête dès lors que celui-ci est mis en en vente , il aura peu chance de survivre très longtemps.
Nicolas ne cherche pas à écrire un livre en fonction de ce qui se vend. Il veut une histoire avec une intention forte. Mais il considère aussi que la rencontre avec les lecteurs se prépare dès l’écriture, en commençant à se rendre visible auprès de ceux qui pourraient, demain, avoir envie de lire ce livre.
J’espère que ce nouveau format vous a plu. J’ai prévu de poursuivre cette réflexion à travers d’autres entretiens et d’autres points de vue. Si vous êtes auteur, éditeur, libraire ou travaillez autour du livre et que le sujet vous intéresse, n’hésitez pas à m’écrire. Je serais ravie de poursuivre la conversation avec vous.
À très vite ,
Émilie




Merci pour cet entretien sur un sujet passionnant !
Merci Émilie du partage ! C'est toujours un plaisir de lire ce que tu écrit.
Dans une autre vie j'ai fait du marketing et c'est vrai que c'est passionnant.
J'ai presque envie de m'y remettre.
Et puis ton sujet me parle particulièrement et tu le sais ;)
Mais en dehors de tout ça il y a beaucoup de choses a faire effectivement sur le livre et c'est un vrai voyage et une expérience.